Carnets de grenier

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mercredi 6 janvier 2010

Usure

Fatty


« Quand donc le cocher, apercevant un objet digne d’amour […] celui des deux chevaux qui est docile aux rênes […] se contient pour ne pas assaillir le bien-aimé. Mais l’autre coursier n’est détourné ni par le fouet ni par l’aiguillon du cocher […] Quand arrive le terme convenu, comme ils font semblant d’oublier, il les rappelle à leur engagement, les violente, hennit, tire sur les guides et les oblige pour de mêmes propos à s’approcher du bien-aimé. Quand ils s’en sont approchés, il se penche sur lui, raidit sa queue, mord son frein et tire avec impudence sur les rênes. Frappé d’une émotion plus forte, le cocher alors se rejette en arrière comme s’il allait franchir la barrière, tire avec plus de vigueur le mors qui est aux dents du cheval emporté, ensanglante sa langue diffamatrice et ses mâchoires, fait toucher terre à ses jambes et sa croupe, et le livre aux douleurs. »
Platon , Phèdre, trad. M. Meunier, 254.


Elle était juste à la table à côté. Ses bras moelleux étiraient le tissage doux de son chemisier, et elle souriait sans conviction en parlant à une autre jeune fille assise en face d'elle. Ses cheveux blonds juvéniles, bien rangés, lui donnaient l'air d'une jolie petite ogresse.

Sa face épanouie était large et mobile, son sourire agréable. Il montrait que malgré toute cette chair qui l'encombrait, elle se savait désirable pour certains. Sa bouche fine et maussade trahissait pourtant qu'elle n'avait pas toujours accepté ce cul pesant et rond, sorte de lest monstrueux sur quoi se fondait sa stature ; mais elle redressait désormais les épaules en avançant sa poitrine épaisse.

Sa voix nerveuse lui parvenait en éclats indistincts, et il sentait, tout cela pesé, qu'elle se savait aimable parce qu'on l'avait aimé, sans doute avec cette sauvagerie qu'on réserve à celles qu'on saisit à pleines mains.

Elle se croyait avant cela disgraciée, et quand on l'avait prise sans ambages, après quelque stupeur, elle avait songé avec délice qu'on l'aimait malgré le tangage lourd de ses formes et l'enflure de ses cuisses blanches. Puis elle avait compris qu'on la désirait parce qu'elle était grosse, et si cela n'avait pas commencé par lui sembler déshonorant, elle savait maintenant qu'être aimé malgré, ou parce que, c'était le même pis-aller intolérable.

Quoique sa vie sexuelle fût désormais ouverte, et qu'on la devinait brutale, sans faux-semblants, elle avait conçu de cela quelque amertume, et rêvait sans doute, sous la couverture, à cette innocence supérieure, qui lui avait été ôtée tandis qu'un étranger lâchait, râlant, un peu de lui dans son ventre candide. Était-ce même arrivé en elle ? Tant d'artifices nous séparent de cette perspective au fond décevante, que cela même lui avait été probablement refusé.

Pourquoi cette liberté tant louée nous use-t-elle mieux que tous les maux que l'époque déplore ? Laissant là son verre, il sortit, fuma sa dernière cigarette, en pensant avec force à autre chose. Le soir était frais, les rues tranquilles ; puis le vin fit son office, et tout lui sembla enfin presque acceptable.

samedi 2 janvier 2010

Jean Dutourd, Sagesse gnomique





Quand j'étais gamin, c'est-à-dire en révolte contre tout, je m'amusais à triturer les proverbes. […] Je croyais, grâce à cet exercice, atteindre des sommets de pessimisme, ce qui plaisait beaucoup, car la jeunesse aime le pessimisme ; elle s'imagine, en le professant, qu'elle a plus de savoir que les vieux.
Je me trompais, naturellement. Les vrais proverbes sont plus pessimistes que les faux. C'est le trésor légué par des générations de petites gens qui se sont rudement heurtés au monde et qui ont constaté qu'on ne peut rien sur lui, ou peu de chose. […] C'est le grand cours de philosophie des humbles, les mille et une manières de se faufiler à travers l'existence quand on est pauvre et quand on est faible.
Je ne voyais rien de tel.
Étant un jeune bourgeois et, pis encore, un jeune bourgeois de gauche, je prenais les proverbes pour des leçons de morale bourgeoise, c'est-à-dire pour des blagues séculaires inventées dans le but de me rendre bête et craintif. Je détestais le passé, comme il se doit. À la rigueur, j'en retenais quelques héros : Philippe le Bel, Richelieu, Jean Jaurès, mais j'en répudiais les obscurantismes. […]
La société voulait me mettre, comme elle disait, « du plomb dans la tête » […] Du plomb ! Pourquoi pas de l'or ? On reconnaît là la ladrerie des bourgeois ! À moins que ce ne fussent leurs envies de meurtre devant ce qui leur était supérieur. […] J'écoutais avec délice les imbéciles faire des gorges chaudes sur la « sagesse des nations ». Je ne voulais pas de cette sagesse-là, moi, de cet esprit terre-à-terre, de ces petites vues, de cette école de prudence et de renoncement, je voulais à chaque instant brûler mes vaisseaux… quoique je n'eusse pas de vaisseaux, ni même de radeau, ni même de barcasse.
Je détaille un peu tout cela pour montrer comme on peut se tromper, quand on est jeune et que l'on croit au progrès, sur cette grande question du pessimisme, lequel, en fin de compte, est une clef du monde. On va chercher les vérités au diable, alors qu'elles sont sous nos yeux, bien rangées par les soins des hommes qui nous ont précédés sur la terre. On se croit un monstre et on s'aperçoit en vieillissant que la nature est bien plus féroce que vous, que l'on était qu'un bon jeune homme, et qui avait des illusions, comble de honte !
On comprend que la gauche n'aime le peuple qu'abstraitement, ou idéalement […]. De là son mépris pour les humbles qui composent les nations et qui en sont la grande voix anonyme. Cette voix dit sans cesse le contraire de ce que la gauche veut entendre. Si encore elle le proclamait avec fureur, si elle le criait ! Pas même. Elle le murmure avec des sourires résignés, avec humour, ma foi ! Ce réalisme ou ce cynisme est insupportable aux personnes qui nourrissent de grands rêves.

Jean Dutourd, « La grande Mémoire populaire », préface au Dictionnaire des proverbes et dictons de France de J.-Y. Dournon, Hachette, 1986.

jeudi 24 décembre 2009

Les Nains n'y changeront rien




Pour faire suite à la mention par Jack Marchal du nom de Léon Degrelle, un peu d'exaltation littéraire. Un des plus grands pamphlétaires, des plus grands écrivains français sans doute est belge, et il n'est pas même détesté ou maudit, mais simplement écarté. Pas esthète puisque politique, et pas accessible au jugement esthétique puisque profondément mauvais. – Il conviendrait de préciser qu'il y a le mal mauvais et le mal bon, dit transgressif… Il y aurait beaucoup à dire sur ce que cet exemple montre de l'immoralisme moral de l'époque, mais ce sera pour une autre fois.

Écarté donc. Pourtant il y a du Rousseau et du Joseph de Maistre chez Léon Degrelle, mais il y a aussi du Hitler – ceci devant sans doute, par quelque formidable tour de passe-passe rhétorique, annuler cela. La démocratie qu'il conchiait et qu'aujourd'hui l'on pare des milles vertus de l'évidence – que sont tristes les époques d'évidence ! et qu'elles servent mal ce qu'elles soutiennent… – ne vaut qu'en ce qu'elle pourrait faire entendre au peuple, c'est-à-dire à l'homme en entier, dans sa faiblesse et sa rudesse, cette beauté radicale, autonome mais incarnée, purement esthétique mais tout entière politique, d'un texte immoral, haineux et génial, en un mot d'un texte fou et sans égal dans son ordre.

Mais la démocratie réelle en reste là-dessus aux ravachols du pétard mouillé, et refuse au peuple – qu'elle prétend autonome tant que cela n'implique pas de libertés concrètes – tout ce qui est grand, pour lui opposer ce qui est bon, et qui par malheur, est petit et bien laid. La liberté pour quoi faire, si ce n'est pour faire entendre ce qui est inouï ? La démocratie pour quoi faire, si ce n'est pour donner à tous le sentiment enfin vif, enfin épuré des scories moralisatrices, des prêches, des religions qui s'ignorent, le sentiment tout simple et par lui-même si vrai du sublime ? Quitte à connaître enfin ce qu'on prétend haïr par humanité, au risque humain de l'aimer aussi par côtés.

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mercredi 23 décembre 2009

Merci


Hergé, Quick & Flupke

On prend quelques vacances et tout s'éclaire. Maintenant que je n'ai plus à supporter tout ce que je déteste, je m'en fous et je comprends comment j'ai pu faire pour ça pendant si longtemps. Je comprends surtout tous les moralistes du bon sentiment qui m'en veulent de ne pas supporter ce qu'ils supportent eux-mêmes – belle tolérance que voilà ! En réalité ils ne supportent rien, ils s'en foutent seulement. Comme c'est pratique et reposant de faire mine d'acquiescer à ce qu'on ignore !

Il y a plus d'acceptation dans mes vitupérations haineuses que dans leur inconscience, car lorsque je hais, je suis plus proche du réel que quand ils aiment… leur amour est formel (les étrangers en soi, les minorités opprimées en soi… mais les étrangers véritables, qu'on croise dans la rue, rue de Marseille à Lyon, à Bordeaux Nord, à Chapelle ou dans les quartiers du Nord de Marseille ? Mais le refus de s'intégrer, la volonté de donner honte à la majorité qui refuse d'en accepter plus tandis qu'elle n'a rien demandé, ça c'est autre chose…)

Qu'on touche deux mots de la culture arabe pour dire que c'est quelque chose de merveilleux, et on acquiescera. Qu'on dise autre chose, même avec grande modération et retenue, et on se récriera sur l'air de l'évidence : mais enfin, ce dont vous parlez n'existe pas. C'est qu'on joue les Arabes en soi contre les Arabes réels quand le réel est moche, mais quand on croit voir quelque chose de bon dans les Arabes tels qu'ils sont ou même dans l'idée qu'on s'en fait, là les portes sont ouvertes à toutes les gâteries baveuses. Étrange réalité qui ne supporte que d'être louée, et pas flétrie ! Soit les choses sont bonnes et alors elles existent, soit elles ne le sont pas, et sont alors illusoires, et toute idée de jugement est rejetée. Juger l'autre autrement qu'en bien ? Mais enfin, vous n'y pensez pas ! Dire du bien de ce qu'on ignore, ça par contre…

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dimanche 20 décembre 2009

L'Ironie de l'histoire






D'où vient la fascination qu'exercent les rats noirs en général et Anthracite
[héros maléfique de la BD de Macherot, Chlorophylle, qui est un rat] en particulier sur les gens tels que nous ?

Le tout est de savoir de quel « nous » il s'agit. Le « nous » d'il y a 50 ans ou un siècle aurait rejeté avec effroi ce symbole d'amoralité démoniaque. Le « nous » d'aujourd'hui le révère. C'est qu'entre les deux nous sommes passés du stade normatif au stade subversif. Pardon pour la digression, mais il faut rappeler que les théoriciens nationalistes (acceptons cet adjectif, l'invariant qui traverse notre histoire reste la référence à la nation, prise au sens étymologique) des années 20 ou 30 proposaient des systèmes complets allant d'une éthique individuelle jusqu'à une conception de l'État ; leurs idées étaient candidates au pouvoir, elles se battaient contre d'autres conceptions, c'était projet contre projet (voire projectile contre projectile). C'était le temps des idées simples forgées dans l'urgence et des ambitions constructivistes (ou re-constructivistes, dans le cas des maurrassiens et plus généralement de tous les traditionalismes, aussi organicistes qu'ils se veuillent). Depuis, sans devenir beaucoup plus malins, nous avons quand même appris des choses. Nous étions jadis en concurrence avec les marxistes sur le terrain de l'enthousiasme révolutionnaire, l'échec de leur totalitarisme nous a guéris. D'être écartés de l'espérance du pouvoir nous a fait un bien fou. Chez nous, plus personne de sérieux ne songe à dresser une société hiérarchisée rigide et froide, vierge de tout conflit interne. Nous avons appris la nécessité des oppositions entre idées et individus, des luttes de castes, de races et de classes (mais oui). Nos ennemis nous prennent encore pour des SA des années 30 et c'est tant mieux, il ne faudrait pas se réjouir si l'adversaire devenait intelligent. Nous connaissons la valeur de la révolte mais aussi ses limites. Nous savons très bien que si nous étions au pouvoir nous résoudrions un certain nombre de problèmes, que d'autres continueraient à se poser et que nous en susciterions d'inédits. A notre façon, nous sommes devenus plus libertaires et démocrates que nos ennemis, tout en demeurant conscients des paradoxes et contradictions que recèlent libertés et démocratie. Nous savons mieux que personne la valeur de la fonction critique ? même violente et vulgaire… Après tout, nos idées valent mieux que d'autres qu'on se batte pour elles, et nous avons aujourd'hui face à nous le pire totalitarisme de l'histoire, l'absolutisme de la Loi (celle qui n'en respecte aucune). Et donc : l'urgence est à la subversion, par tous les moyens même rigolos. Le tournant du normatif au subversif a été amorcé il y a longtemps (Degrelle a été un précurseur, et Céline dans un autre registre), et n'a vraiment pris dans la mouvance militante qu'au cours des années 70. Le Pen ne s'y est fait qu'au milieu des années 80 (c'est alors qu'il a décollé, pas un hasard) et Mégret demeure normatif comme la pluie. Le mode subversif est une question de ton et de contenu à la fois. Dans le contexte présent, rien n'est plus subversif que de rappeler la dimension passionnelle et animale de la nature humaine, a fortiori quand on le fait dans la bonne humeur (ce que la gauche moralisante ne pardonnera jamais à Gérard Lauzier ou Michel Houellebecq). Face à la pure volonté de puissance d'un prédateur hilare et sans scrupule tel qu'Anthracite, que valent les calembredaines sur la conscience universelle, le devoir de mémoire et l'éthique des Droits de l'Homme ?


Jack Marchal, dessinateur historique du GUD, et inventeur du rat noir, interrogé in Devenir, 13.
cf. aussi Les Rats maudits : histoire des étudiants nationalistes.

lundi 19 octobre 2009

Marcel Aymé, La déèsse aux mamelles déssechées


« Maigre immortalité noire et dorée,
Consolatrice affreusement laurée,
Qui de la mort fais un sein maternel,
Le beau mensonge et la pieuse ruse !
Qui ne connaît, et qui ne les refuse,
Ce crâne vide et ce rire éternel ! »
— P. Valéry , « Le Cimetière Marin ».


Philippe de Champaigne, Vanité.

Quant à la philosophie, il [le scandale] est devenu rare depuis qu'elle a divorcé d'avec la théologie. Jadis, sous le règne des docteurs de l'Église, les spéculations de la pensée profane n'intéressaient pas seulement les spécialistes et les chiens de garde. La chrétienté y apercevait un reflet de paradis, l'alphabet d'un bonheur que la religion dispensait au compte-gouttes au prix d'humiliantes disciplines. Au treizième siècle, le public se ruait aux conférences d'Abélard comme on fait aujourd'hui à un tournoi olympique de football. Les tribunaux ecclésiastiques et les bulles fulminées se multipliaient pour étouffer le scandale sans cesse renaissant de la pensée libre. Dans la flamme des bûchers briller et la promesse des consolations gratis. La cause de l'esprit semblait être celle de l'homme. Devenu libre, la philosophie eut bientôt liquidé ce bazar d'espérances de sensibleries. Seules, les vérités raisonnables lui ont paru dignes de l'occuper. L'homme peut crever d'ennui et de désespoir, ce n'est pas son rayon. Aussi le public se désintéresse-t-il de cette pucelle glacée et de ses entreprises de faiseuse d'anges (sans compter qu'elle n'est pas commode à suivre, avec ses façons qu'elle a de dire les choses). Ce qui singulier, c'est que les philosophes trouvent naturelle cette indifférence du vulgaire et s'en félicitent comme d'un brevet d'inhumanité. Il est vrai qu'elle constitue un élément de sécurité pour la philosophie. Pourtant, tout espoir de scandale n'est pas perdu. Un jour viendra peut-être où les hommes commenceront à regarder de travers la déesse aux mamelles desséchées et ne supporteront plus de la voir travailler avec tant d'acharnement à dénuder leur misère.


M. Aymé , Silhouette du scandale, Grasset, 1973, pp. 182-183.


vendredi 9 octobre 2009

« Le Boucher » de Chabrol : carnage et état de nature


« Il faut que la bête meure, mais l'homme aussi doit mourir. »
— C. Chabrol , Que la Bête meure, 1969.


Chabrol, « Le Boucher », 1969.

Le Boucher de Claude Chabrol (1970) explore la question de la sauvagerie dans l'Histoire, et dans l'homme. Jean Yanne, boucher rogue d'un village frappé par une vague de meurtres sanguinaires, incarne cette présence de l'homme archaïque, de l'homme des cavernes en des temps civilisés. La sauvagerie n'est pas cet autre ancien que nous pouvons rejeter dans les abymes du temps, il est ce fond permanent d'humanité sur lequel toute élévation spirituelle et abstraite peut se construire.

L'institutrice (Stéphane Audran sic) figure à la fois cette élévation et cette faiblesse de notre société moderne, qui s'étant abstraite des conditions de la vie sauvage, croit en avoir fini avec l'homme primitif. Mais le boucher est cette figure ambiguë dont la fonction sociale est de perpétrer le sacrifice animal des bêtes pour que cette société sans violence puisse vivre. Ce sang animal fait écho au sang humain versé par le criminel, et le boucher, dans sa volonté de conquérir la jeune institutrice, en passe par des offrandes de gigots et de steaks, parties mortes et saignantes d'une bête qu'il dit avoir tué lui-même, rétablissant ainsi l'ordre ancien du mâle chasseur nourrissant les siens et celle qu'il convoite.

Mais c'est bien de l'état de guerre dont il ici est question, en dernière analyse, dans cette persistance du carnage. C'est à travers l'expérience traumatique de la guerre que les hommes redécouvrent l'invicible violence qui les accompagne à travers l'Histoire. Par là, la guerre elle-même ne fait que réveler à la civilisation un état sauvage toujours latent en l'homme.


« Car, tout comme la nature du mauvais temps ne réside pas dans une ou deux averses, mais dans une tendance au mauvais temps durant de nombreux jours, la nature de la guerre ne consiste pas en un combat effectif, mais en une disposition connue au combat, pendant tout le temps où il n'y a aucune assurance du contraire.  »

Hobbes , Le Léviathan, trad. Folliot, Université du Québec, « Les Classiques des sciences sociales », ch. XIII, p. 108.


Cette révélation personnelle est pour le guerrier devenu civil, et criminel, l'occasion d'un nouveau messianisme sanguinaire et sacrificiel. Si l'état civil est aussi potentiellement martial, et si l'ordre humain reste toujours essentiellement sanglant, le boucher et l'assassin sont deux instances d'une même nature, situées de part et d'autre et de la loi, dont le soldat accomplit l'union en permettant la transition de l'une à l'autre, précisément en ce que la guerre qu'il connaît suspend la loi commune pour lui substituer pour un temps la sienne.

Chabrol illustre à sa façon, dans ce film d'une beauté inquiétante, la vision hobbesienne d'un état de nature guerrier qu'on ne saurait réduire à un moment historique : la sauvagerie est toujours avec nous, elle est l'état naturel de l'homme, et non simplement un « état de nature ».


« Il peut sembler étrange, à celui qui n'a pas bien pesé ces choses, que la Nature doive ainsi dissocier les hommes et les porter à s'attaquer et à se détruire les uns les autres […] Qu'il s'observe donc lui-même quand, partant en voyage, il s'arme et cherche à être bien accompagné, quand, allant se coucher, il ferme ses portes à clef, quand même dans sa maison, il verrouille ses coffres; et cela alors qu'il sait qu'il y a des lois et des agents de police armés pour venger tout tort qui lui sera fait. Quelle opinion a-t-il de ces compatriotes, quand il se promène armé,de ses concitoyens, quand il ferme ses portes à clef, de ses enfants et de ses domestiques, quand il verrouille ses coffres ? N'accuse-t-il pas là le genre humain autant que je le fais par des mots ? Mais aucun de nous deux n'accuse la nature de l'homme en cela. Les désirs et les autres passions de l'homme ne sont pas en eux-mêmes des péchés. Pas plus que ne le sont les actions qui procèdent de ces passions, jusqu'à ce qu'ils connaissent une loi qui les interdise, et ils ne peuvent pas connaître les lois tant qu'elles ne sont pas faites, et aucune loi ne peut être faite tant que les hommes ne se sont pas mis d'accord sur la personne qui la fera.

Peut-être peut-on penser qu'il n'y a jamais eu une telle période, un état de guerre tel que celui-ci; et je crois aussi que, de manière générale, il n'en a jamais été ainsi dans le monde entier. Mais il y a beaucoup d'endroits où les hommes vivent aujourd'hui ainsi. […] Quoi qu'il en soit, on peut se rendre compte de ce que serait le genre de vie, s'il n'y avait pas de pouvoir commun à craindre, par celui où tombent ordinairement, lors d'une guerre civile, ceux qui ont précédemment vécu sous un gouvernement pacifique. »

Idem, p. 109.


mardi 6 octobre 2009

Généralités III : finitude et apparences


Borrell del Caso, « Échapper à la critique ».

Rappels :
Généralités I : de leur possibilité.
Généralités II : de leur nécessité.




Voici donc la généralité rétablie dans sa dignité : elle est possible — car elle supporte et suppose l’exception, en ce qu'elle n’est pas logique dans sa nature — et même nécessaire — car nous ne saurions prendre le temps d’examiner chaque objet du monde pour plonger jusqu’au cœur de son essence propre : nous devons au contraire nous hâter de vivre et de juger.

Nous sommes finis : nous seulement car nous sommes mortels, et que notre temps pour penser et agir est limité, mais aussi parce que notre esprit ne contemple pas directement le vrai, mais peut seulement le chercher dans un jeu dialectique, indirect, réfléchi. La question du temps mis à part, si notre entendement était sans limites, il n’y aurait rien à approcher, rien à déjouer : nous nous contenterions de cette contemplation sans intermédiaire. Mais puisque nous sommes loin de posséder cette faculté d’intuition surnaturelle, nous devons nous contenter, le plus souvent, de ne pas voir l’essence dernière des choses que nous étudions.

Sur quoi s’appuient nos connaissances, si l’essence est invisible, et qu’il est nécessaire de faire comme si elle était ne l'était pas ? Nul n'étant tenu à l'impossible, il faut en passer par la croyance aux phénomènes, autrement dit par l’apparence.

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jeudi 1 octobre 2009

Généralités II : de leur nécessité


« Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »
— Attribué à Arnauld Amalric , pendant le sac de Béziers.


Sac de Béziers.

Rappel : Généralités I : de leur possibilité.

Nous n'avons fait jusqu'ici que rendre légitime la question de la généralité, en écartant le totalitarisme moral (c'est mal) ou logique (l’existence de cas particuliers exclut de fait toute généralité acceptable). Reprenons le problème de façon plus positive. En quoi généraliser est nécessaire ? Nous avons évoqué « l'embouteillage nominaliste » : détournons, pour expliciter plus précisément ce que recouvre l'expression, une des formes de pensées les plus utilisées pour étayer ce nominalisme épais.


« […] ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire […] éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit, que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute. […]
Ces longues chaînes de raisons, toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m’avaient donné occasion de m’imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s’entresuivent en même façon, et que […] il n'y en peut avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu'on ne découvre.  »

— R. Descartes , Discours de la méthode, deuxième partie.


C'est d’un tel appel au canon géométrique que le refus commun de s’appuyer sur toute généralité semble tirer sa légitimité. D'aucuns imaginent en effet que la méthode scientifique — mal comprise — permettrait une réforme définitive de tout mode de pensée non scientifique, c'est-à-dire que la rigueur méthodologique de type scientifique permettrait aux sciences humaines de sortir du laïus pour entrer dans le domaine balisé du discours véridique.

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lundi 28 septembre 2009

Généralités I : de leur possibilité


Tous Pareils ! (c'est plus simple)

Ante-Scriptum : Afin de comprendre d'où l'on veut en venir, un rappel général et synthétique.

Halte aux généralisations hâtives ! Tel est le credo bien fidéiste de notre époque sans foi, comme une jolie fille nue qui n'ose se montrer, dirons-nous en citant Jacques Prévert. Mais une telle déclaration demeure trop complexe, trop réfléchie, en un mot, trop proche encore du réel, c'est-à-dire pas assez morale. Ce que nous dirions ce jour même, touchant les questions de généralités, de clichés, d'amalgames, se réduirait plutôt à ceci : c'est mal.

Tout est là, malheureusement. Dans un mouvement délirant d'entonnoir, de siphon de chiottes publiques, le nominalisme le plus grossier, c'est-à-dire le plus moralisateur, le plus conforme à l'invraisemblable simplisme de l'époque se résume en effet à cet anathème fait argument. Jean Roscelin s'en retournerait probablement dans sa tombe, s'il n'était pas déjà plié en quatre par le sérieux pathologique avec lequel ce beau monde qui crache sur le christianisme et toute sa subtilité casuistique a ressuscité le zombie méconnaissable du manichéisme. Tout ce qui n'est pas bon est mauvais, tout ce qui n'est pas mauvais est bon, et rien n'est exclu de cette alternative. Voilà donc la forme complète et développée de toute pensée morale actuelle chez le quidam, encore renforcée par la réduction de tout ce qui n'est pas tout à fait voire pas du tout moral (politique, recherche scientifique, philosophie) à la morale elle-même.

L'existence des races ? Ce n'est pas une question scientifique, mais bien une hérésie. La realpolitik ? Pas un problème politique, mais encore un oubli de la morale. La valeur esthétique du rap ou de l'art contemporain ? Pas un jugement esthétique, mais l'expression d'un fascisme rampant — le terme n'étant d'ailleurs jamais pris dans son acception politique, mais bien éthico-curetonnante. Libre à vous de faire la liste de ces glissements, elle est sans doute infinie pour peu qu'on détaille les questions que chacun d'entre ceux-là impliquent, en tout cas, elle ne cesse, jour après jour, de s'allonger.

La question de la généralisation doit exister de fait : parce qu'il faut bien penser la diversité des cas particuliers sous une idée générale, sans pour autant tomber dans le schématisme le plus grossier. Autrement dit : il faut sans cesse manœuvrer entre l'embouteillage nominaliste (tout est particulier, il faut tout penser au cas par cas) et l'aveuglement idéaliste (il n'y a que des règles générales, et aucun cas particulier). Dans le premier cas, il faudrait tout examiner jusqu'à la fin des temps avant d'agir ou de juger de quoi que ce soit avec une légitimité minimale, dans le second, on substitue à la réalité un cliché monochrome dans lequel tout est toujours tout blanc ou tout noir, toujours vrai ou toujours faux.

Ces deux erreurs, dans leur essence, n'en font d'ailleurs qu'une. Qui serait assez sot pour soutenir qu'il existe, hors la logique, des cas dans lesquels les lois générales sont simplement universelles et n'acceptent aucune exception ? Seuls ceux qui croient qu'il n'y a, d'un côté, que de l'universel, et de l'autre qu'une inclassable diversité. Autrement dit : des logiciens devenus fous comme notre époque en chie à la chaîne, sous les efforts cumulés d'une éducation-nationale-cul-bénie et d'une sous-culture moralisatrice.

Grâce à ce long processus de lavage de cerveau — et du colon — sans cesse recommencé, tout adulte en âge de donner son avis est selon toute vraisemblance acquis à tous les préceptes ridicules de l'égalité réelle, du relativisme dogmatique et de la foi-qui-n'ose-pas-dire-son-nom, et ne se prive pas de le faire savoir, dans un concert parfumé de flatulences onctueuses. On est pas loin du primitif Maman, viens voir le gros caca que j'ai fait : rien de ce qui se tire du modernisme béni ne saurait être en effet être dégoûtant ; l'époque est coprophage comme elle est infantile et narcissique. Aussi acquiesce-t-elle toujours : Oh mais tu en as fait un beau caca, maman est fière de toi mon chéri !

Ainsi, dire qu'il n'y a pas de règle sans exception, c'est empêcher, par principe, qu'il y ait ne serait-ce qu'une règle en dehors de la logique ; c'est aussi mécomprendre tout à fait ce qu'est une règle. L'exception confirme la règle : l'adage n'est ni stupide ni gratuitement paradoxal, il dit simplement qu'une règle générale, par définition, admet des exceptions, sans quoi, il n'y a pas de règle générale, mais bien une loi universelle. Il peut bien y avoir des pygmées géants, des femmes à barbe ou des Africains bridés : est-ce pour autant qu'on ne peut rien dire d'inverse, en général, concernant ses congénères ?

Sitôt prévenu de ces extrémismes absurdes et qui ne font qu'un, l'espace intellectuel est disponible pour une enquête empirique — et quant à elle, enfin potentiellement délivrée des a priori —, qui réponde à ces questions générales tout en les laissant ouvertes. Nous y reviendrons bientôt.



À venir : Généralités II : de leur nécessité.

vendredi 25 septembre 2009

Schopenhauer, l'oreiller de la morale


«Dangerous Donkey»

Quoique Kant soit bien trop alambiqué pour demeurer tendance à une époque ou l'ont préfère, pour apprendre à lire aux enfants, en passer par les d'ineptes bandessinées plutôt que par quelque auteur simple et classique, songez un peu au recours sans cesse réitéré, et confit de certitude, à l'idéologie incertaine des « droits de l'homme », avant de lire ces quelques lignes de Schopenhauer, minant les fondements de la morale kantienne : vous verrez en quoi elles frappent juste, dans le mille de l'actuelle tartufferie.

Prenons les choses de haut : il est certes grand temps que l'éthique soit une bonne fois sérieusement soumise à un interrogatoire. Depuis plus d'un demi-siècle, elle repose sur cet oreiller commode, disposé pour elle par Kant, l'« impératif catégorique de la raison pratique ». De nos jours, toutefois, cet impératif a pris le nom moins pompeux, mais plus insinuant et plus populaire, de « loi morale » : sous ce titre, après une légère inclinaison devant la raison et l'expérience, il se glisse en cachette dans la maison ; une fois là, il commande ; on n'en voit plus la fin ; il ne rend plus de comptes.

— Kant était l'inventeur de cette belle chose, il s'en était servi pour chasser d'autres erreurs plus grossières ; il s'y reposa donc : cela était juste et nécessaire. Mais d'être réduit à voir, sur cet oreiller qu'il a arrangé et qui depuis n'a cessé de s'élargir, se rouler à leur tour les ânes, cela est dur ; les ânes, je veux dire ces faiseurs d'abrégés que nous voyons tous les jours, avec cette tranquille assurance qui est le privilège des imbéciles, se figurer qu'ils ont fondé l'éthique, parce qu'ils ont fait appel à cette fameuse « loi morale » qui, dit-on, habite dans notre raison, et parce qu'après cela, avec leurs phrases embrouillées […] ils ont réussi à rendre inintelligible les relations morales les plus claires et les plus simples : durant tout ce travail, bien entendu, pas une fois ils ne se sont demandé sérieusement en réalité s'il y avait une telle « loi morale », une sorte de Code de l'éthique gravé dans notre tête, dans notre sein, ou dans notre cœur.
[…]
Mais des concepts purs a priori, des concepts qui ne contiennent rien, rien d’emprunté à l’expérience interne ou externe, voilà les points d’appui de la morale. Des coquilles sans noyau. Qu’on pèse bien le sens de ces mots : c’est la conscience humaine et à la fois le monde extérieur tout entier, avec tous les faits d’expérience, tous les faits y contenus, qu’on enlève de dessous nos pieds. Nous n’avons plus rien sur quoi poser. À quoi donc nous rattacher ? À une paire de concepts tout abstraits, et parfaitement vides, et qui planent comme nous dans l’air.

A. Schopenhauer, Le Fondement de la morale, trad. Burdeau, LGF, 1991, pp. 37-38 & 58.

mardi 22 septembre 2009

Démocratie, guerre et totalitarisme


Paul Jamin, Le Brenn et sa part de butin (1893)

Pour qu'on ne confonde pas […] la constitution républicaine avec la constitution démocratique, il faut faire la remarque suivante. […] Le républicanisme est le principe politique de la séparation du pouvoir exécutif (le gouvernement) et du pouvoir législatif ; le despotisme est le principe selon lequel l'État met à exécution de son propre chef les lois qu'il a lui-même faites […]. Des trois formes d'État, celle de la démocratie est, au sens propre du mot, nécessairement un despotisme parce qu'elle fonde un pouvoir exécutif où tous décident au sujet d'un seul, et, si besoin est, également contre lui […]. […] Frédéric II […] disait qu'il était simplement le serviteur suprême de l'État, alors que la forme démocratique rend la chose impossible puisque tous veulent y être le maître.

— I. Kant, Vers la Paix perpétuelle, GF, 1991, trad. J.-F. Poirier & F. Proust, pp. 86-87.


La démocratie a ceci de commun avec la guerre qu'une fois advenue, rien ne se comprend en dehors d'elle. Ce totalitarisme de la guerre, qui fait qu'il n'y a plus, essentiellement en tout cas, ni civil, ni crime, ni terrorisme, mais seulement la guerre, ce totalitarisme est le même que celui qui fait qu'il n'y a plus d'opinion, plus de liberté d'être ou ne pas être concerné, informé, compétent, probe ou vertueux en démocratie.

Les opinions s'incarnent : chaque pensée libre, chaque être dans sa vertu et ses vices ne sont jamais qu'un vote en puissance. Chacun se doit d'être digne de l'insigne responsabilité que cette constitution fait peser sur lui ; et qui n'en est pas digne, c'est-à-dire, dans les faits, la plupart, n'est pas tant un malheureux qu'un nuisible imbécile qui sera amené à faire reposer sa bêtise personnelle sur chaque citoyen par le biais du suffrage universel. Il n’y a plus de vices véniels, plus de droit à la faiblesse : il n'y a plus que l'éreintante nécessité d'être digne du pouvoir suprême, du pouvoir politique. Chaque médiocre est un ennemi, puisque la majorité imbécile déclare sans le savoir la guerre à tous les individus qui, échappant à l'entonnoir libéral, préfèrent se soumettre à des règles personnelles contraignantes pour s'arracher à l'état semi-animal qui est celui du citoyen ordinaire dans ce régime du caprice et de l'arasement de l'homme.

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vendredi 18 septembre 2009

P.-A. Cousteau, Innocence et culpabilité

Rebatet & Cousteau, Dialogues de Vaincus.

La pire engeance en prison ce sont les innocents. Car de deux choses l’une : ou bien ils sont vraiment innocents, et alors je me désintéresse de leur sort puisque ce ne sont pas des copains à nous, ou bien ils sont faussement innocents et c’est bien pire. Car ils sont entrés ainsi dans le jeu de l’ennemi, ils ont accepté l’échelle des valeurs de l’ennemi, et en en se proclamant innocents, ils admettent implicitement que les autres condamnations sont légitimes. La seule réaction honorable est de répudier ce mythe dégradant de l’innocence et de la culpabilité, et de n’accepter que des vainqueurs et des vaincus. Tout le reste n’est que fariboles et fumisteries.

Lucien Rebatet & Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de “vaincus”, Berg International, 1999, p. 70.

lundi 14 septembre 2009

France–Afrique du Sud


Rembrandt, Le Fils prodigue.


Au terme d'une soirée bien arrosée, une jeune fille, étudiante en anthropologie, dit vouloir faire un voyage à Johannesburg, « histoire de voir »… Outre Constant, sont présents F., qui se définit comme anarchiste, et dit « ne pas aimer la politique, sauf Noël Mamère » ; et K., pas très bavard, qui n'aime que les jeunes filles belges, mais pense « qu'on est tous pareils, et que les races, c'est de la connerie ».

La jeune fille : Maintenant les choses changent là-bas, ils appliquent la discrimination positive.


Les deux autres trouvent ça formidable, ils sont heureux. On dirait qu'ils l'ont décidée, cette discrimination. « Je m'en félicite », dirait un politique.

Constant : Deux injustices ne font pas une justice.

F., franchement irrité : Bon, ça va, arrête tes conneries. Tu vas dire que c'est normal ce qu'on a fait là-bas ?

C. : J'ai rien fait là-bas, ni vous non plus d'ailleurs.

F. : D'accord, ce que les blancs ont fait aux noirs, si tu veux jouer au petit malin. Tu trouves ça normal, tu vas dire que c'est l'Histoire encore, c'est bien ça ? Mais c'est une Histoire qui a à peine quinze ans. Les noirs doivent reprendre ce que les blancs leur ont pris.

C. : C'est vrai que c'est tout frais. Mais l'égalité dans la loi ayant été proclamée, il ne faut pas pour autant rendre coupable les jeunes nés de lignées de colons responsables de tous les maux de cette société, ni surtout de ceux causés par leurs ancêtres.

F. : Il faut bien que ça change non ? Alors il faut que les noirs prennent des postes de responsabilité. On enlève un blanc, on met un noir ; il faut qu'ils reprennent ce qui leur appartient, qu'ils redeviennent fiers de ce qu'ils sont.

C., badin : Il faut que les noirs prennent la place des blancs ? Mais tu as une vision raciste des choses.

F. explose : Et ce qui s'est passé avant, ce que les blancs leur ont fait, c'est pas du racisme peut-être !?


Le chœur reprend les bonnes paroles.

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vendredi 11 septembre 2009

Drieu la Rochelle, Le dépucelage de Gille


En tout cas, ma ruine avait commencé avec ma puberté. Tout à coup des images s'étaient imprimées violemment dans mon cerveau. Mon corps resta intact, c'était une flamme droite, je ne portai jamais la main sur moi, car ce n'était pas le plaisir que je désirais mais la forme des femmes. Mais de bonne heure mon esprit commença de fléchir sous le poids de ces images. Il ne pouvait plus ni les mouvoir ni les chasser : des tableaux vivants tournaient en nature morte. Mon sang inemployé nourrissait un rêve de plus en plus lourd, de plus en plus monotone, qui barrait la route à la souple réalité.

Pourtant j'avais des sursauts d"inquiétude et de révolte. Un jour je n'y tins plus ; il fallait qu'à l'instant même une forme se rendît sensible sous mes doigts.
Je sortis de chez moi, mais ce réveil brutal était lourd de mon sommeil, lourd de mes songes. Je me jetai sur n'importe quoi.
Pourtant, au moment où j'entrai dans la chambre de cette grosse garce, je sus très bien aussi que je cessais d'être fier et qu'avant ce temps qui ne finissait pas de somnolence, il y avait eu des heures de pure sensualité, de vivante divination quand chacune de mes fibres perçait le monde avec une force de racine, auxquelles je renonçais définitivement.

Tandis que je me déculottais, j'étais irrité qu'une personne grossière eût le spectacle de ma déchéance. Le pli de ma bouche lui faisait sentir sans doute qui j'étais et que j'allais faire litière sur son ventre d'un orgueil dont je ne me fais même plus l'idée, aujourd'hui. Néanmoins je me disais qu'une telle grosse femelle était bien assez bonne pour moi, pauvre, réduit par la faim : il me semblait que les femmes plus minces, c'eût été trop délicat.

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dimanche 6 septembre 2009

Dialogue inter-ethnique

La solution.


À P., 22 h 30. M., bite-sur-pattes d'une amie un peu conne, mais peut-être gentille. Je crois qu'elle aime se faire taper dessus. Il lui faudrait un psychiatre — elle a préféré un arabe qui lui défonce le cul —, et sans doute aussi la gueule. Tout cela se déroule avec en gros plan sa face grimaçante de bougnoule-clochard atteint du syndrome du maître-du-monde-au-RMI, doublée de ce détestable et typique accent de hyène convulsive. Des efforts ont été faits afin de rendre l'ensemble des propos du personnage compréhensible.

M. (consonnance arabe) : C'est toi l'raciste ?

Constant : Je pense que c'est bien moi.

M. : Vas-y, c'est trop con. Pourquoi t'es raciste ? [Plus bas] On va parler doucement pour pas que les autres entendent.

C. : C'est ce qu'on dit de moi, je ne me présente pas comme ça. Regarde, je suis là, je ne suis pas parti, je te parle.

M. : Pourquoi t'es raciste ?

C. : Je suis réactionnaire.

M. : Vas-y, explique-moi.

C. : Je n'aime pas le monde de maintenant. Je pense que le monde était mieux autrefois.

M. : Autrefois, quand autrefois ?

C. : Dans l'Antiquité, à la Renaissance.

M., éructant : L'antiquité, la renaissance… toi t'étais où ? Toi, t'étais où ? T'es n'importe quoi. J'ai entendu parler de toi, on m'a dit : lui… mais toi t'es de la merde. T'es n'importe quoi. Pourquoi t'es raciste ?

C. : … Je n'aime pas quand on dit des gens des banlieues : « C'est pas de leur faute, ils ont beaucoup souffert. »

M., l'air de plus en plus mauvais : C'est n'importe quoi… [Me touchant le ventre] Tu manges des saucisses toute la journée, toute la journée… tu chies de la merde toute la journée…

C.  : T'es pédé en plus ?

M. : Vas-y, je veux pas te parler. Je suis foncedé.

[Le « dialogue » — terme journalistique pour parler d'agression non encore physique, quand c'est un arabe qui prend l'initiative — s'interrompt, et le sous-homme va baver à d'autres. Quelques minutes se passent.]

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vendredi 4 septembre 2009

Mort pour la néo France

Nouveaux Français


Soirée chez un ami, ancien militaire, pas croisé depuis des mois, à B.

Quand des mecs du RIMA se sont fait tuer il y a quelque temps, un mec a parlé à la télé, un mec du régiment, qui fait partie d'une certaine élite de l'armée française, qui est en ligne, et il a dit quelque chose qui m'a choqué.

On lui demandé quel était son sentiment après la mort de ses camarades, et il a répondu : « J'ai peur ». J'ai eu envie de lui dire : tu t'es trompé de métier, il fallait pas faire ça, fallait être boulanger, bosser dans un bureau…

S'en suit un bref silence.

Si moi j'ai quitté l'armée — ça va faire très vieux con ce que je te dis… — c'est que je voulais pas mourir pour des gens qui en ont rien à foutre, un président qui en a rien à foutre… une France… c'est plus ma France.

mardi 18 août 2009

Richard Millet, Le premier mort

Entrée du camp de Chatila, 1982.


La guerre avait changé de nature ; il y avait eu les combats de rue du quartier Kantari, où j'avais appris à courir en tirant et où j'ai enfin tué mon premier ennemi : un type d'environ seize ans, au front ceint d'un bandeau noir, un jeune Mourabit qui avait surgi d'une porte d'entrée dont la beauté m'a sauvé la vie, car si je n'avais pas été tenté d'en admirer la voûte, je n'aurais pas aperçu ce type qui débouchait de sa maison avec l'intention de forcer le passage, sa kalachnikov demeurant muette tandis que, terrifié en même temps que pris d'une fureur que je ne n'avais jamais éprouvée, je lui vidais mon chargeur dans le ventre, sans détacher mes yeux des siens où je voyais une haine qui n'était peut-être qu'une manière de dépit ou une façon d'accompagner sa surprise et une insupportable douleur. Les dernières balles, je les ai tirées avec une joie extraordinaire, un sentiment de délivrance, de pureté, de puissance, et un souci de perfection qui me récompensait d'une si longue attente, me concentrant sur son ventre puis sur sa gorge de sorte que la tête s'est presque détachée du corps, mon sexe se dressant dans mon treillis, non par cruauté ou satisfaction sadique, mais parce que ce garçon me transmettait en quelque sorte sa virilité, la haine et le désespoir que j'avais vus dans son regard ayant d'ailleurs fait place, chez lui aussi, à une espèce de joie, celle sans doute de bientôt gagner le paradis et encore de sentir qu'il me donnait sa vie dans ce qu'elle a de plus évidemment puissant : l'instinct sexuel, enfin libéré, et qui, dès lors, ferait qu'on me regarderait autrement ; les hommes, bien sûr, qui m'accepteraient sans réserve (y compris Iskander qui, de distant et hostile, deviendrait quasi collant et veillerait désormais sur moi comme un grand frère, me reprochant seulement de n'avoir pas rapporté la tête du chien musulman disait-il, pour l'installer sur la calandre de l'Oldsmobile qui nous servait de transport de troupes, et, alors qu'il disait cela, je devinais qu'il en eût été capable : il le montrerait, quelques mois plus tard, à Dékouané), mais aussi les femmes, notamment Denise, qui combattait aux côtés de Roula, et dont le regard qu'elle portait sur moi me rappellerait en permanence l'expression de feu dévorant : or, elle ne me plaisait pas, malgré ses gros seins, et c'était encore Roula que je cherchais dans ce feu, dussé-je m'y consumer, m'y damner, la damnation, en ce cas, consistant à désirer en vain une femme qui est très précisément notre genre et qui, par cela même, sans qu'on sache pourquoi, sinon par une cruauté du sort, ou que nous nous l'interdisons à nous-mêmes, nous reste interdite.

Richard Millet, La Confession négative, Gallimard, « Blanche », 2008, pp. 195–197.





À venir : quelques mots sur cet ouvrage superbe de R. Millet.

lundi 10 août 2009

Libations citoyennes, I : Tout est bien

Je suis un sot, et un bourgeois, il faut bien le confesser : la nuit, tristement, honteusement, j'aime dormir. Esclave d'études à présent terminées et inutiles, d'un travail épisodique et ingrat, je demeure dans mon isolement coupable. Pourtant, il suffit parfois d'un geste pour aller vers l'autre, ou du moins, pour le laisser venir à vous. J'ai passé le pas, enfin : j'ouvre la fenêtre.

Chasseur blanc, coeur noir

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mercredi 5 août 2009

Première fournée de l'hyper abécédaire négatif

Plus d'une quarantaine de liens dûment sélectionnée et ordonnée pour commencer.


« "Formation, éducation, culture, aménagement du territoire, émancipation, protection, développement durable, agriculture, forums participatifs, maternité, imaginer Poitou-Charentes autrement, imaginer la France autrement, imaginer autrement autrement."
Apprenez cela par cœur, je vous en prie, vous gagnerez du temps. […] Quant à la part maudite, elle aura le droit de s’exprimer, bien sûr, mais seulement aux heures de récréation. »
— Ph. Muray, Le Sourire à visage humain, Les Belles Lettres.




On ne passe pas


Avertissement : La page qui suit est destinée à être actualisée périodiquement, par ajout de nouveautés ou de vieilleries ayant échappées à ma vigilance citoyenne. Certains textes de mon goût sont aussi devenus totalement introuvables et feront peut-être l'objet d'un hébergement autonome, si j'ai le temps de m'occuper de cela. Libre à vous de me proposer d'autres chose qui vous paraissent fondamentale, et oubliées.

  • A

A comme adieu : Bref extrait de l'ouvrage du Général Bigeard, Adieu ma France, paru aux éditions du Rocher, sur le site de François Desouche.

A comme anti-fascisme : Texte tiré de l'émission Répliques d'A. Finkielkraut, diffusée le 29 septembre 2007 sur France Culture, dans lequel Lionel Jospin fait un sort à l'anti-fascisme d'origine mitterrandienne, repris sur François Desouche.

A comme antiphrase : Réjouissante lettre ouverte de feu Serge de Beketch au président du MRAP, « Punissons tous les racistes », sur Bien dégagé derrière les oreilles.

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